Il me semble que cette lettre n뭙st pas trop difficile � lire, elle n뭓 pas ce c�t� p�nible que nous redoutons tous lorsqu뭝l nous faut d�chiffrer du blabla. Bien s�r, c뭙st du Camus. Dois-je la laisser telle quelle ou retirer les phrases principales pour les faire publier ?
Paris, le 10 f�vrier 1957
Mon cher S�nac,
Je suppose que c'est � vous que je dois l'envoi de votre article d'Exigence. Je suis surpris cependant d'y trouver une note qui m�rite que j'y r�ponde, bien que j'aie d�cid� de me taire en ce qui concerne l'Alg�rie, afin de n'ajouter ni � son malheur, ni aux b�tises qu'on �crit � son propos.
Je vous rappelle votre note :
� Celui qui �crit ne sera jamais � la hauteur de ceux qui meurent, d�clarait nagu�re Camus, � une �poque o� il ne reniait pas encore l'injustice des Justes. � Ce � pas encore � est de trop. Le sujet des Justes est pr�cis�ment celui qui nous occupe aujourd'hui et je pense toujours ce que je pensais alors. Le h�ros des Justes refuse de lancer sa bombe lorsqu'il voit
qu'en plus du grand-duc qu'il a accept� d'abattre, il risque de tuer deux enfants. Ce refus, cette certitude passionn�e qu'il y a dans le meurtre et dans l'injustice une limite � ne pas d�passer, je les ai donn�s en exemple, dans ma pi�ce et dans l'Homme r�volt� parce qu'ils sont les seuls selon moi � garder � la r�volte sa v�rit� et sa grandeur. Ma position n'a pas vari� sur ce point, et si je peux comprendre et admirer le combattant d'une lib�ration, je n'ai que d�go�t devant le tueur de femmes et d'enfants.
La cause du peuple arabe en Alg�rie n'a jamais �t� mieux desservie que par le terrorisme civil pratiqu� d�sormais syst�matiquement par les mouvements arabes. Et ce terrorisme retarde, peut-�tre irr�parablement, la solution de justice qui finira par intervenir.
L'objection qui consiste � dire que les Fran�ais en font autant pourrait �tre discut�e utilement si des intellectuels ou des responsables arabes avaient protest� contre ces meurtres d'innocents, comme nous l'avons fait, et publiquement, contre la r�pression
collective. Il n'en a rien �t�. Nous sommes donc rest�s seuls avec nos bons sentiments pendant qu'on tirait sur (phrase inachev�e, ajout�e � la plume � la dactylographie) Que du moins vous ne me fassiez point approuver, f�t-ce dans le pass�, des actes qui me r�pugnent. Je continue au contraire, non pas � renier mais � condamner absolument, aujourd'hui comme hier, l'assassinat de civils innocents. J'ajouterai enfin que votre � pas encore � n'est pas seulement inexact, il est encore l�g�rement injurieux, s'adressant
� un homme dont vous savez qu'il a �t� seul de son �tat, en Alg�rie, il y a vingt ans, � prendre la d�fense du peuple arabe.
Je n'ai pas certes de le�on � vous donner. Laissez-moi vous dire cependant que je continue de penser que celui qui �crit n'est jamais � la hauteur de ceux qui meurent. Il y a beaucoup de gens qui meurent aujourd'hui en Alg�rie, et des deux c�t�s. Vous qui �crivez, pensez bien, avant de vous donner l'air, contre moi, d'accepter la trop fameuse injustice des justes. Cette formule, l�g�re
ici, p�se l�-bas son poids de sang. Tout ce qu'un �crivain doit veiller � faire, tant qu'il ne se bat pas, est de ne pas ajouter, en c�dant aux facilit�s de langage, � ce poids de sang.
V�tre A.C.